Histoire

Pour découvrir la grande histoire du Théâtre de Carouge et ses différents chapitres.

1957 – Les prémices

Fils de Michel Simon, un genevois devenu véritable monstre sacré du cinéma et du théâtre français. Le père et le fils sont formés par le couple d’artistes Pitoëff.
Simon côtoie Jean Vilar, fondateur du Théâtre national populaire et du Festival d’Avignon, et Jean Louis Barrault, qui lui octroie les droits du fameux Hamlet. François Simon met en scène un Hamlet mémorable, dans la version d’André Gide, au théâtre antique de la Grande-Boissière à Genève, construit en plein air au milieu du XXème siècle. Philippe Mentha, comédien à l’origine du projet, assiste François Simon à la mise en scène. Comédien de talent incontestable, il tient les premiers rôles au Grenier de Toulouse. Il se forme à Genève auprès de Nora Sylère (1951-1953) et à Paris, auprès de Tania Balachova (1953-1955).

1957-67 La salle du cardinal-mermillod

Découverte de la salle du cardinal-mermillod

Suite au succès de Hamlet, François Simon et Philippe Mentha, en compagnie de Pierre Barrat, se mettent à la recherche d’une salle où s’implanter de façon permanente. C’est Louis Gaulis, futur auteur maison, qui déniche à Carouge la Salle du Cardinal-Mermillod : ancien dépôt de bières, puis cinéma, enfin chapelle transformée en salle de paroisse désaffectée et vouée à la démolition. Pourtant, en plein faubourg de la ville, dans la commune de Carouge peuplée d’ouvriers et d’artisans, un grand théâtre naît. Son premier spectacle est un Shakespeare, La nuit des rois.

François Simon et philippe MenthA

Pendant cette période, les deux principaux metteurs en scène développent l’identité du Théâtre de Carouge – présenter des œuvres dans leur intégralité en s’appuyant sur les ressources propres aux arts de la scène – et fidélisent le public. Ce théâtre « à la pointe de la vie », voulu par Simon, propose un répertoire d’œuvres classique autant que moderne (Shakespeare, Goldoni, Tchekhov, Gorki, Brecht, Beckett, Frisch ou Ionesco) et des créations d’auteurs locaux (Louis Gaulis, Walter Weideli, José Herrera Petere). D’importants piliers soutiennent et soutiendront la troupe : Berthe Sassi, Jutta Jingero, Lise Ramu, Maurice Aufair, Michel Cassagne, Marc Fayrolle, Georges Wod, et bien d’autres. Parmi ces talents, trois viennent du Grenier de Toulouse (Cassagne, Mentha et Wod) et deux de La Comédie de Saint-Etienne (Fayolle, Ramu). Cela témoigne de la force soulevée par le mouvement de la décentralisation française qui permet la mobilité, les échanges et l’indépendance vis-à-vis de Paris. Jutta Jingero Simon, François Simon et Philippe Mentha assument les « Cours de Carouge », déterminants pour nombre de jeunes comédiens. Le célèbre décorateur Jean-Marc Stehlé fait ses débuts à Carouge et y constitue une équipe formidable, avec notamment le futur créateur de masques Werner Strub. Après avoir représenté, entre autres, Les Trois Sœurs de Tchekhov, auteur révélé au public francophone par les Pitoëff, le Théâtre de Carouge repousse à nouveau les frontières en présentant une pièce du dramaturge polonais Broaszkiewicz. Aussi, la troupe affirme sa volonté de reprendre ses spectacles déjà créés, en témoigne le retour de La nuit des rois au Théâtre antique en 1959. Lors de cette même saison, et pour la première fois, la troupe part en tournée.

Formule d’abonnements

Le public augmente ; la paroisse catholique de la ville renouvèle le bail du Théâtre pour cinq ans et la situation financière s’améliore. Alors que la saison 59/60 se termine avec un taux d’occupation à 50%, on ouvre la saison 60/61 avec une formule d’abonnements. Cette saison ancre le rayonnement du Théâtre de Carouge au travers des tournées mais également au travers de la presse nationale et internationale qui accompagne ses développements.

Groupe morris

La saison 64/65 est co-produite avec le Groupe Morris qui offre la plus importante subvention que le Théâtre a reçu jusqu’alors : 50’000 francs. Les 337 sièges et 43 strapontins sont rénovés et se capitonnent de rouge et l’accroissement du public est de 60%. Cela démontre la nécessité d’aider le Théâtre.

À propos des fondateurs

Des quatre fondateurs du théâtre – François Simon, Philippe Mentha, Louis Gaulis et Pierre Bara – aucun ne traverse les années Mermillod de bout en bout. Simon quitte le navire, dont il était directeur artistique, à la veille de la dernière saison. Mentha démissionne à la fin de la saison 61/62, mais collabore aux saisons 62/63 et 63/64, avant de devenir directeur pour la dernière saison. Louis Gaulis, dont plusieurs pièces sont créées par le théâtre pendant la période, ne fait plus partie de la troupe après Karagheuz; il se consacre à l’écriture mais reste encore plusieurs saisons membre de l’Association du Théâtre de Carouge, qui est la direction collective du théâtre. Pierre Bara décède en juillet 1961 à la suite d’un accident de la route.

Les administrateurs

Arrivés après les fondateurs, les administrateurs jouent un rôle fondamental dans la vie du Théâtre de Carouge. Alexandre Blanc, en fonction dès 1959 assume une situation financière presque désespérée – la première subvention régulière accordée par la Ville de Genève n’arrivant qu’en 1962. Guillaume Chenevière lui succède en 1966.

LA fin de la salle du cardinal-Mermillod

Justement, fin de la saison 66, le bilan comptable est moins satisfaisant malgré une aide de la Ville de Genève. Surtout, il est désormais avéré que la paroisse catholique devra être reconstruite. Le bail en cours ne sera pas reconduit. Afin de renforcer l’équipe face au défi de l’errance, Simon associe à nouveau Philippe Mentha et Guillaume Chenevièvre à la direction du théâtre. Finalement au début de l’été 1967, Simon décide de se retirer de l’aventure, avec effet immédiat. Mentha reprend alors le flambeau de la direction artistique, qu’il conservera jusqu’en 1971, et Guillaume Chenevière devient administrateur et le restera jusqu’en 72. De son côté, pour l’ultime saison à la Salle Mermillod, Jean-Marc Stehlé renouvelle cependant l’espace scénique : il démolit un mur côté cour (qui serait de toute façon détruit), facilite l’acheminement des décors, construit un proscenium, enlève le rideau, déplace le jeu d’orgue réglant les éclairages ; on redonne à la salle Mermillod l’apparence d’une église, lui offrant une magie nouvelle, que ne manquera pas d’applaudir le Living Théâtre et la Quadriennale de Prague. Le 4 avril 1967, les clefs sont rendues. Un nouveau Théâtre sera construit, mais il est encore à l’étude et il s’agit maintenant d’organiser un travail hors les murs. Les engins de chantier entreprennent la démolition de la Salle Mermillod. Au final de ce premier périple, le « peuple » carougeois a entièrement adopté son théâtre qui prend donc son envol.

©RTs archives
François Simon
Salle du Cardinal-Mermillod
Jean-Marc stehlé bouleverse l'espace scénique.

1967-72 L’Exil

Tout va se jouer durant la saison 67/68, qualifiée de « purgatoire » : trouver un logement provisoire et savoir si la municipalité entreprendra la construction d’un nouveau théâtre. Tout le monde se mobilise : l’administrateur Georges Wod, l’Association des Amis du Théâtre de Carouge, présidée par Raymond Zanone, et la nouvelle adhésion de quelque 3’155 membres ainsi que leur contribution de 50’000 francs pour une tournée internationale, notamment deux mois au Maghreb, et La Comédie de Genève qui accueille deux spectacles du Théâtre de Carouge dont une mise en scène de Roger Blin.

La salle Pittoëff

L’idée émerge de louer un théâtre à Paris, réduite à néant quand Mai 68 explose. Finalement, la Salle Pitoëff est rénovée et mise à disposition par la Ville de Genève. La troupe y reste trois ans, dans l’attente du nouveau théâtre dont la Ville de Carouge avec l’appui de l’État de Genève, a finalement décidé la construction.
La période Pitoëff est une période d’attente. Georges Wilson invite Carouge au TNP pour une mise en scène de Mentha. La critique est sévère mais l’expérience enrichissante. À l’initiative du comédien Jean Vigny se constitue alors le Cartel des théâtres dramatiques : La Comédie, Carouge, le Poche, l’Atelier. Le dialogue avec les autorités permet d’augmenter un peu les subventions. Afin de marquer cette nouvelle énergie est monté au Grand-Théâtre autour de Simon dans le rôle principal Les anabaptistes de Durenmätt, mis en scène par Jorge Lavelli.

Nouveau théâtre

En parallèle, les architectes travaillent au projet du nouveau théâtre. Cependant, l’argent est totalement insuffisant : comment construire des décors imposants sur une scène aussi immense sans moyens ? Considérant le pari impossible, Mentha s’en va et Chenevière organise le mariage avec le théâtre de l’Atelier, tenu par François Rochaix. En additionnant leurs forces, la subvention totale s’élève à 500’000 francs, ce qui restait bien en dessous des besoins. Il faudra cinq années pour que le nouveau bâtiment du Théâtre de Carouge surgisse.

1972 Le Théâtre de carouge-Atelier

L’union du Théâtre de Carouge et de l’Atelier de Genève se traduit par une direction artistique collégiale : Maurice Aufair, Guillaume Chenevière, François Rochaix et Georges Wod. Cette période connaît des réussites, telle la formule de l’«apéritif-théâtre» multipliant de petits formats qui font parler d’eux loin à la ronde et une politique d’accueil dynamique. Elle propose des créations novatrices comme Sauvages de Christopher Hampton ou Lear d’Edward Bond, mais ce tournant résolument contemporain déconcerte parfois le public et la ligne artistique, imprécise, reflète la diversité des personnalités aux commandes. En 1975, on confie à François Rochaix un mandat prolongé pour développer une politique cohérente.

1975-1981 François Rochaix

Rochaix renoue avec le grand répertoire et des mises en scène audacieuses. Shakespeare et Brecht sont les deux auteurs le plus joués de son mandat. Genève refusant de participer au financement d’une tournée européenne déjà programmée, l’aventure s’achève sur cette désillusion.

Théâtre de carouge-Atelier ©Vincent Jendly

1981-2002 Georges Wod

Augmentation des abonnements

Wod renonce à une carrière d’acteur sur les scènes parisiennes pour prendre la direction du théâtre à l’automne 1981. Il se donne pour tâche de conquérir un vaste public populaire et quintuple dès sa première saison le nombre des abonnés, qui ne cesse de progresser jusqu’à dépasser 11’000 en 1993/94, autant que le Théâtre National de l’Odéon à Paris. Un spectaculaire Cyrano de Bergerac qui se déroule pour partie devant le théâtre, à la vue de tous les Carougeois, est probablement à l’origine de ce succès, entre autres.

57 rue ancienne

Pour parer aux insuffisances du bâtiment du théâtre, Wod loue une grange au 57, rue Ancienne. Il y installe l’administration, une salle de répétition et une deuxième salle de spectacles – la salle Gérard Carrat – de 135 places. La grande salle porte le nom de François Simon. Wod initie aussi des grandes tournées internationales jusqu’en Russie ou au Vietnam.

La Fondation du Théâtre de carouge

En 1997, l’Association du Théâtre de Carouge, structure juridique adoptée en 1960, se mue en la Fondation du même nom, qui est aujourd’hui propriétaire de l’enseigne. À partir de l’an 2000, la Ville de Genève réduit drastiquement son soutien à un Théâtre situé hors de ses frontières. Le budget du théâtre ainsi amputé, Wod ne peut plus offrir au public les productions grandioses auxquelles il l’avait habitué, ce qui diminue l’éclat de ses dernières saisons.

Georges Wod ©RTS archives
Salle Gerard-Carrat au 57 Rue Ancienne

2002-2008 françois Rochaix

Le retour de François Rochaix

François Rochaix revient à la direction du Théâtre de Carouge après avoir mené une carrière internationale, où il a enseigné dans une des écoles de théâtre les plus prestigieuses. En 1999, il met en scène la célèbre Fête des Vignerons. Son retour n’est pas étranger au fait que l’État, se substituant à la Ville de Genève en tant que principale source de financement du théâtre, attribue au Théâtre de Carouge une subvention de 2,5 millions de francs. Rochaix pose sa marque en proposant des mises en scène du répertoire d’une écriture très contemporaine, qui portent sa signature ou celles de Dominique Pitoiset, Hervé Loichemol, Manfred Karge et Michel Kullmann. Parallèlement, Rochaix utilise la petite salle du 57, rue Ancienne, pour la création d’œuvres actuelles de Dominique Caillat, Denis Guénoun, Jacques Probst ou Dominique Ziegler. À l’occasion du cinquantième anniversaire du théâtre, Rochaix fait publier Le Carouge 1958-2008, deux gros volumes sur l’histoire du théâtre.

2008-2026 Jean Liermier

Rajeunir

En 2008, Jean Liermier est nommé directeur du Théâtre de Carouge-Atelier de Genève. C’est le premier représentant à ce poste d’une génération qui n’a aucun lien avec les fondateurs du Théâtre. En choisissant un metteur en scène de 38 ans, la Fondation a clairement signifié un désir de rajeunissement de la ligne artistique et du public. Liermier reste fidèle au grand répertoire du théâtre populaire. Il ouvre son plateau à de grands noms de la scène francophone et internationale comme André Engel, Laurent Pelly, Christian Schiaretti, Piotr Fomenko, Michel Piccoli, Dominique Blanc, Laurent Terzieff, et bien d’autres. Grâce à son administrateur David Junod, il développe les coproductions romandes et internationales ainsi qu’une politique de tournées multipliant le nombre de représentations des spectacles ; il met en place un nouvel équilibre budgétaire, qui ne repose plus uniquement sur le subventionnement public. Cette partielle autonomie financière lui permet de renforcer ses propositions artistiques, ce qui va de pair avec un retour massif du grand public à Carouge. À travers la communication, la pédagogie et la médiation, il œuvre à faire exister dès aujourd’hui le Théâtre de Carouge de demain.

Le nouveau Théâtre de carouge

Comme ses prédécesseurs, il déplorait les problèmes de fonctionnement inhérents à la conception architecturale du Théâtre, qui n’ont fait que s’aggraver avec le temps, mettant en péril l’avenir à moyen terme de l’institution. C’est pourquoi, dès sa nomination, il faisait entendre à la municipalité carougeoise la nécessité de rénover le bâtiment en profondeur. Le Conseil administratif de la Ville de Carouge propose de lancer un concours d’architecture afin d’améliorer la qualité des installations techniques, la fonctionnalité des installations théâtrales et le bilan énergétique de l’enveloppe des bâtiments. Le projet Swan, élaboré par le bureau d’architectes lausannois Pont 12, est choisi à l’unanimité du jury. Le 21 février 2017, le Conseil municipal accepte l’ouverture d’un crédit de construction pour la reconstruction du Théâtre de Carouge qui explicite la participation financière de la Fondation, de l’Etat et du fond intercommunal. Contre cette délibération, un référendum est lancé. La population accepte finalement la délibération du Conseil municipal en votation populaire, en date du 24 septembre 2017.

Début des travaux et période d’itinérence

Les travaux débutent enfin en février 2018. Durant la durée des travaux, il est impossible de jouer dans la Grande Salle. Pour Jean Liermier, cela revenait simplement à licencier son équipe, ce qui n’était pas envisageable. Jusqu’en 2021, le Théâtre de Carouge connait alors une période d’itinérance avec deux lieux de spectacles : le 57, petite salle de 135 places, au 57 rue Ancienne à Carouge et La Cuisine, grande salle éphémère de 540 places, au 2 rue Baylon à Carouge, achetée afin de poursuivre les spectacles en grande salle. A la fin des travaux, La Cuisine est vendue au Théâtre National de Nice. Au milieu du chantier, un curieux locataire aura fait des fondations du Théâtre son terrier. Tant qu’il le pourra, un renard cohabitera avec les ouvriers. Puis, il sera relâché en campagne genevoise, après avoir, évidemment laissé quelques traces. Désormais, il est et restera la mascotte du Théâtre. Le 5 novembre 2021, le nouveau Théâtre de Carouge est enfin inauguré.

Jean Liermier ©Marc Vanappelghem
LA CUISINE
Nouveau Théâtre de Carouge ©Federal Studio

2026-2027 Jean Liermier et Jean Bellorini

Une saison composée à quatre mains

Après 18 années de direction, Jean Liermier décide mettre fin à son mandat en décembre 2026. C’est pour lui le moment juste pour passer le relais dans les meilleures conditions qui soient, avec une Institution saine et rayonnante. En janvier 2027, Jean Bellorini succèdera à Jean Liermier à la direction générale du Théâtre de Carouge. Le Conseil de fondation du Théâtre de Carouge a nommé à l’unanimité Jean Bellorini comme successeur, convaincu par son talent artistique, son expérience managériale au sein de grandes institutions théâtrales, ses qualités humaines avec les équipes et son attention permanente portée tant à la profession qu’au public. Jean Bellorini ne pouvant prendre ses fonctions à Carouge que le 1er janvier 2027, le Conseil de fondation tient à remercier chaleureusement Jean Liermier d’avoir accepté d’assumer la direction jusqu’au 31 décembre 2026. La saison 2026-2027 devient ainsi une saison de transition entre les deux directeurs.

D’après les recherches et les écrits de Karelle Ménine, avec la précieuse collaboration de Guillaume Chenevière.
Résumé par Margaux Kupferschmid, complété par Giulia Gonzato.